La quadrature du Centre : Quelle attitude face à la bipolarisation? Mes propositions pour l’avenir du MoDem.

Lors de cette rentrée politique, le débat sur la ligne politique du MoDem est légitime et nécessaire. Après notre échec lors des dernières législatives, et l’échec de l’ensemble des centristes d’une façon générale, le Centre doit débattre de son avenir et se remettre en cause s’il ne veut pas disparaître. Je vous livre ici mon analyse et mes propositions.

Premièrement, cet échec n’est pas un accident électoral. Il s’inscrit, à quelques sursauts près comme le premier tour des présidentielles de 2007, dans la continuité d’un déclin continu du Centre depuis 1976. Lorsque Jacques Chirac a pris la tête du courant gaulliste et lui a créé sa machine électorale qu’était le RPR, le Centre n’a pu tenir la concurrence parceque son erreur intiale a été de ne pas s’assumer comme un courant d’opinion à part entière, et de s’organiser en conséquences. L’UDF, parti hétéroclite de notables, à la fois concurrent allié et frère ennemi du RPR, n’était porteur d’aucune dynamique. Il n’a donc pu qu’accompagner l’inévitable déclin. Pour preuve, les centristes n’ont jamais défendu le bilan pourtant globalement bon du septennnat de Giscard.

Deuxièmement, ce n’est pas en soi la stratégie d’indépendance défendue par François Bayrou qui est la première cause de l’échec. La preuve est que la stratégie d’alliance sans conditions avec la Droite a également échouée. Les 0.70% recueillis par les candidats du centre droit lorsqu’ils se présentaient sans le soutient et le désistement de l’UMP en attestent. En fait, que le Centre soit allié à la Droite ou indépendant, il échouera toujours, et de plus en plus, tant qu’il ne se vivra pas, et donc ne s’organisera pas, comme un courant d’opinion à part entière. La politique c’est d’abord de défendre des valeurs, des idées, de proposer un projet de société, de mener des combats, et de s’organiser pour faire partager par le plus grand nombre ses convictions. Un parti politique n’a de légitimité que s’il est le porte voix et l’organisation politique d’un courant d’opinion. L’échec du MoDem est d’abord dû à ce qu’il ne s’est jamais depuis 2007 donné les moyens de jouer le rôle qui était le sien. Il n’a jamais su proposer une pensée cohérente, lisible, clivante lorsque nécessaire, et accessible dans sa formulation au plus grand nombre. Sans cette base solide d’être le porte voix et l’organisation politique d’un courant d’opinion, toute stratégie, quelqu’elle soit, ne peut qu’échouer.

Troisièmement, nous devons en temps que centristes apprendre à concilier deux réalités apparemment contradictoires: le vieux Centre, nuance sociale humaniste et européenne de la Droite, est mort. Mais nos racines politiques sont au Centre droit. Ceux qui rêvent de recréer la rente de situation d’un Centre vivant au crochet de la Droite, la laissant prendre les initiatives politiques et s’opposer à la Gauche, tout en la critiquant de temps en temps pour s’en distinguer, mais en s’alliant systématiquement avec elle à chaque élection pour avoir des élus, se trompent d’époque. Cette époque est définitivement révolue. L’UMP a été crée pour mettre fin à cette situation. Et cette façon « politicienne » de faire de la politique est complètement désuète et rejetée par l’opinion.

Il n’en reste pas moins que le Centre ne doit pas se couper de ses racines de Centre droit. Nous devons inscrire notre action dans la lignée des grands centristes du passé: Giscard, Raymond Barre, Jean Monnet, … Nous sommes principalement les héritiers de la démocratie chrétienne et des pères fondateurs de l’Europe. On ne construit jamais rien de solide en se coupant de ses racines. Plus concrètement, le Centre est l’héritier d’un certain type de libéralisme économique. Dans le contexte d’aujourd’hui, on doit opposer notre « libéralisme authentique », défenseur de l’économie réelle et des producteurs, au néolibéralisme anachronique d’une certaine droite, promoteur du démantèlement du droit du travail, de la privatisation des services publics et de la financiarisation de l’économie (et biensûr à la social démocratie épuisée de la Gauche).

Quatrièmement, nous ne devons pas avoir pour objectif de casser la bipolarisation, mais au contraire de l’enrichir par la création d’un troisième pôle, par une « tripolarisation de la vie politique ». L’alternance est saine en démocratie. Notre volonté de casser les oppositions systématiques et stériles entre la Droite et la Gauche a été perçue par l’opinion comme un risque d’effacer les repères dans une société qui en manque déjà. Ella a été perçue également comme la volonté de créer un grand « magma central » qui empêcherait les alternances, et n’aurait que les extrêmes comme seules oppositions. Certes, la lutte contre les extrêmes est notre vocation. Mais les politiques menées par la Droite et par la Gauche sont trop peu divergentes pour justifier un espace politique. Au contraire, il est plus judicieux de mettre en avant l’usure des pensées de Droite et de Gauche, et donc la nécessité de la création d’un nouveau pôle pour apporter du sang neuf à notre démocratie et répondre aux défis de notre époque. Nous devons communiquer sur la pertinence de nos analyses et sur leur adéquation par rapport aux défis de notre époque. C’est d’ailleurs le point fort de François Bayrou. La crise des finances de 2008 a profondément discrédité les idées néolibérales de la Droite. La crise des finances publiques de 2011 remet en cause profondément le modèle d’état providence de la Gauche. L’équation à résoudre pour faire face à la crise est de diminuer les dépenses publiques sans casser la croissance, tout en parallèle, en relançant notre production par la compétitivité plutôt que par la consommation. Nous devons assumer notre doctrine économique qu’est le « social-libéralisme » comme solution neuve à cette équation, par opposition au néolibéralisme anachronique de la Droite et à la social démocratie à bout de souffle de la Gauche. Car c’est en assumant notre doctrine économique, et en tirant d’elle des propositions percutantes et neuves, que l’on sera la force régénératrice de notre démocratie. Ainsi nous ouvrirons la voie à une nouvelle forme d’alternance, si nous pouvons être majoritaire, ou à de nouvelles formes de majorités sinon.

Cinquièmement, nous devons retrouver « l’esprit pionnier » des début du MoDem. Le rôle du MoDem est d’inventer une troisième voie entre la Gauche sociale démocrate, sans réponse face à la faillite programmée de l’état providence et ligotée par les clientélismes de la fonction publique, et la Droite néolibérale, dont les idées sont à l’origine de la crise financière de 2008, et qui est également ligotée par des clientélismes, ceux des privilégiés et du système de santé notamment. Bousculer l’ordre établi est notre rôle. Défendre les producteurs que la Droite a toujours trahis et que la Gauche a toujours négligés, réformer avec humanisme et sans la casser la fonction publique, sauver notre modèle social en inventant des formes de social peu coûteuses, efficaces et novatrices, préparer l’avenir en transformant les modes de production et de consommation dans le sens de l’écologie, repenser l’Europe, … sont nos missions. C’est en jouant enfin pleinement notre rôle que nous renouerons avec le formidable espoir qu’avait suscité la création du MoDem. C’est en ressuscitant cet espoir par notre dynamisme et notre créativité retrouvés que l’on créera la dynamique politique nécessaire. C’est en défendant fièrement « la marque MoDem » qui seule est vraiment reconnue par l’opinion, que l’on suscitera de nouveau l’envie de militer à nos cotés et d’adhérer à nos idées. Car, en plus de prendre des éléments à la Droite et des éléments à la Gauche et d’en faire une synthèse sociale-libérale originale, le MoDem y ajoute d’autres conceptions neuves, notamment issues de l’écologie, pour produire une pensée politique vraiment neuve. Ainsi, c’est la synthèse féconde des 4 dimensions sociale, libérale, écologique, et humaniste qui fait la singularité du MoDem. Et c’est dans la singularité de notre pensée que se trouve notre plus-value. C’est ce qui nous distingue des partis classiques dits de centre droit. C’est ce qui nous permet d’affirmer que nous renouvelons et enrichissons le champs politique. C’est donc en notre singularité qu’il faut puiser la confiance pour vouloir changer le paysage politique traditionnel soumis à la bipolarisation.

Sixièmement, nous devons « contourner intelligemment » le problème  de la bipolarisation imposée par le mode de scrutin. Notre potentiel électoral est immense. Il existe un électorat flottant, modéré et partageant nos valeurs humanistes, très important. Pour le fidéliser, il faut remplir deux conditions:

  • faire vivre et développer notre courant d’opinion, comme je l’ai défendu précédemment. Encore une fois, il n’y a pas d’alternative. Pour exister il faut susciter l’adhésion.
  • fixer à l’avance des règles d’alliance et de désistement  pour échapper au piège mortel d’être sommé pendant toute la campagne électorale de choisir son camps, sinon soit on n’a pas d’alliance et donc on n’a pas la possibilité d’avoir des élus, et donc on est victime du vote utile, soit on s’allie à la dernière minute avec l’un ou l’autre des camps, et l’on est alors lâché par notre électorat, dont une partie crie à la trahison, et l’autre à l’alliance trop tardive.

Notre principale erreur est d’annoncer à la dernière minute nos choix pour le second tour. Ces alliances de dernières minutes sont toujours un échec car elles sont toujours perçues par l’opinion comme un ralliement politicien, et sont trop tardives pour ceux avec qui nous souhaitons nous allier. Nous devons nous déterminer à l’avance par rapport à ce que nous sommes profondément. Nous sommes issus du Centre droit démocrate chrétien et à ce titre lié par une alliance naturelle avec la Droite si elle respecte certaines conditions (pas d’alliance ni même de dérive vers le FN, pas de casse du modèle social français, justice sociale, …). Nous sommes également indépendant et devons être fier de notre singularité. A ce titre nous pouvons nous allier avec la Gauche dans certaines circonstances (non respect flagrant par la Droite de ces conditions, nécessité d’un gouvernement d’unité nationale, aide à la Gauche pour se libérer de l’influence de l’extrême gauche, …). Il faut écrire noir sur blanc ces conditions et ces circonstances. Plusieurs mois avant chaque élection, il faut réunir un congrès du MoDem pour déterminer démocratiquement et publiquement la stratégie électorale choisie en fonction de la situation et du respect par nos potentiels partenaires de nos conditions. Seule cette clarté, cette confiance en nous et cette force de conviction nous permettrons d’échapper au piège mortel de la bipolarisation, à « la quadrature du Centre ».

Le « vrai » Centre est historiquement lié à la Droite, mais il est capable par nature de s’allier dans certaines circonstances avec la Gauche. C’est la réalité de ce que nous sommes. Cela doit être le fil conducteur de notre positionnement.

Couper les ponts avec notre passé, c’est nous couper de nos racines et devenir un petit parti satellite du PS. Ne pas être capable dans certaines circonstances de s’allier avec la Gauche, c’est simplement ne pas être centriste mais être de droite. Cela n’aurait pas de sens de contester la bipolarisation en s’alliant de façon permanente avec l’un ou l’autre des camps.

Pour résumer ma position en quelques mots, je dirais: ni alliance systématique avec la Droite ou avec la Gauche, ni refus de toutes alliances au nom de l’indépendance, mais alliance « naturellement plus facile » avec la Droite si elle respecte certaines conditions, ou sinon alliance avec la Gauche dans certaines circonstances bien déterminées. Quant à la méthode, ces alliances doivent se faire au grand jour, dans la clarté, plusieurs mois avant chaque élection, et dans le respect de ce que nous sommes. Car seul le choix fait dans la clarté peut être compris de l’électeur. Et le citoyen d’aujourd’hui n’a confiance dans un parti et n’adhère à son projet politique que si la stratégie choisie est claire et cohérente avec les idées et les valeurs défendues par ce parti.

J’écarte volontairement l’option de rassembler les multiples chapelles du Centre dans un grand parti de centre-centre droit. Il n’y a aucune raison que l’UMP laisse faire, et à moins que cette dernière n’éclate, ce qui est peu probable, ce rassemblement n’a aucune chance d’aboutir actuellement. Car ceux qui veulent toujours bénéficier de l’alliance avec l’UMP, tout en essayant de la supplanter, et cela sans vouloir s’investir dans la construction d’un grand courant d’opinion, s’illusionnent complètement. Cependant, au nom de la proximité des idées, nous devons proposer sans relâche des alliances  à nos amis centristes, … à condition qu’ils respectent notre autonomie et notre singularité! Il faudra même leur proposer une primaire au Centre en 2016 pour 2017. Néanmoins, je constate et regrette que, pour de multiples raisons, les conditions d’un rassemblement des centres ne sont pas réunies aujourd’hui.

Par contre, une option alternative qui mérite d’être examinée serait de s’inspirer des verts. Ils sont dans la Gauche mais gardent leur autonomie. Et cela leur réussit plutôt bien pour ce qui est de leur capacité à avoir des élus. Alors pourquoi ne pas choisir cette option mais au sein d’une alliance avec la Droite? La faiblesse de cette option me semble être le risque d’une dérive droitière de la Droite. Nous serions alors contraints de nous renier. Ce serait trop dépendre des évolutions imprévisibles de notre allié. On risquerait l’amputation d’une partie de nos valeurs et et de nos idées, et donc d’une partie de notre électorat. Cette option n’est donc possible qu’à condition que l’UMP  nous garantisse notre autonomie, comme le PS respecte l’autonomie des verts. Néanmoins je ne rejette pas complètement cette option. Je la garde donc comme « solution acceptable de repli » si nous ne nous sentons pas assez forts pour mettre en place l’option que je défends et qui me semble meilleure.

C’est pourquoi je propose :

1 De se donner les moyens d’être un courant d’opinion à part entière en s’organisant concrètement de la façon suivante:

  • En menant les 6 combats permanents qui structurent notre action politique, et illustrent ainsi concrètement notre pensée politique:

Ces combats doivent être menés au quotidien et de façon permanente par tous les militants centristes, et cela en synergie avec toutes les organisations professionnelles, les syndicats, les associations qui partagent les mêmes objectifs. Il s’agit du combat pour la production française et européenne, du combat pour la maîtrise des dépenses publiques, du combat pour l’écologie humaniste, du combat pour la défense des libertés publiques et contre les fichages exagérés, du combat pour une éducation de qualité et pour l’épanouissement des hommes et des femmes par la connaissance et la culture, et enfin du combat pour la réforme et la relance de l’Europe. La cohérence intellectuelle de mener ces combats permanents et l’actualité peuvent se télescoper pour nous amener à nous engager dans des combats plus circonstanciés tel le combat que nous avions mené en 2009 contre le fichier Edwige. N’oublions pas qu’il avait en son temps propulsé le MoDem à 14% dans les sondages. Les électeurs aiment les engagements concrets.

  • En construisant une Force de réaction rapide à l’actualité, avec un porte parole compétent pour chaque domaine.

Il nous manque le professionnalisme et la rapidité dans la réaction, la diversification de nos porte-paroles, la promotion médiatique de nos cadres, et l’habitude de la consultation des militants au sein d’un parti qui recèle tant de compétences. Il faudrait désigner un porte parole compétent dans chaque domaine, qui s’appuierait sur une petite équipe d’experts dans le domaine, choisis sur des critères de compétences, de diversification des approches et d’indépendance. Le porte parole et son équipe organiseraient au préalable une consultation des militants pour connaître leurs points de vue sur le sujet et s’enrichir de leurs compétences, puis retravailleraient le sujet avant de proposer la double validation de leurs travaux par le Conseil National et une commission chargée de veiller à la cohérence intellectuelle d’ensemble de notre courant d’opinion. On allierait ainsi la réactivité, le travail de fond, la participation des militants, et la cohérence.

  • En créant un véritable travaillisme centriste

Il n’y a pas de travaillisme de gauche en France. Tout y est cloisonné en « chapelles » et en clientélismes. Une force politique capable de transgresser les cloisons pour susciter des compromis fertiles apporterait beaucoup à notre société. Notre approche du dialogue social est déjà neuve. La Gauche privilégie les accords nationaux, la Droite les accords par entreprises. Nous nous privilégions les accords par branches là où c’est possible. Un « travaillisme centriste » devrait être un lieu d’écoute et de dialogue fécond entre les organisations syndicales et patronales modérées, et être ainsi une sorte de think-tank du « Produire en France », avec pour feuille de route la compétitivité des entreprises sans casser le modèle social français.

2 D’écrire une charte des alliances avec la Droite et avec la Gauche qui fixe publiquement les règles, et d’inscrire dans nos statuts la tenue d’un congrès d’orientation stratégique obligatoire entre 3 et 6 mois avant chaque élection pour débattre et « voter » l’alliance choisie.

Cette clarté est une nécessité pour nos électeurs et nos militants. Elle l’est également pour les autres formations politiques appelées à nouer des alliances avec nous. Sans clarté, nous ne nouerons pas d’alliances, et sans alliances nous n’aurons pas d’élus.

Selon le dicton populaire, l’avenir appartient aux audacieux. Ayons l’audace d’assumer pleinement ce que nous sommes, de faire preuve de créativité dans nos propositions, et d’être clairs avec nos électeurs et avec nos partenaires de façon à pouvoir nouer des alliances. Et l’avenir nous appartiendra.

Philippe Dervaux

Candidat suppléant dans la 6ème circonscription de Paris

Animateur du MoDem Paris 11

Une réflexion au sujet de « La quadrature du Centre : Quelle attitude face à la bipolarisation? Mes propositions pour l’avenir du MoDem. »

  1. D’accord avec à peu près tout. Quel dommage que François Bayrou n’ait pas pu lire cet article avant les présidentielles ! Je partage toujours ses idées mais je n’y crois plus

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