Un pays dans le déni

Le déjeuner sur l’herbe, de Manet, à la sauce The Economist

Tout le monde en parle depuis une semaine : l’éditorial assassin de The Economist du 31 mars. Grâce à Tim Gupwell, ce blog est heureux de vous en proposer la traduction en français.

Cet éditorial, s’il pose de bonnes questions, dégouline aussi de parti-pris voire de mauvaise foi – nous sommes dans l’antre du prêt-à-penser du financiarisme après tout. Bel exemple de “Fabrication du consentement” façon Chomsky : ou comment déclencher chez le peuple une demande de souffrance…

Plus que tout, que l’Angleterre donne des leçons ne peut qu’être assez désespérant sur la prise de conscience de la situation réelle (et vouloir euthanasier sa population n’est pas une réponse correcte…). Comme souvent, la Vérité est donc un peu entre les deux…

Bonne lecture…

L’avenir de la France

Visitez la zone euro et vous serez réveillé par les rafales de la réforme. La réussite du  projet « Sauvez l’Italie » a été suffisante pour permettre à Mario Monti, le premier ministre, de déclarer, peut-être prématurément, que la crise en Europe était presque terminée. En Espagne, le gouvernement de Marion Rajoy s’est attaqué au marché du travail et serait sur le point de dévoiler un budget serré. En Grèce, on sait que le panier percé et l’évasion fiscale sont finis. Or, il reste toujours un pays qui n’a pas encore fait face à la nouvelle donne.

La France entre dans les trois dernières semaines de sa campagne présidentielle. Le résultat au premier tour, le 22 avril, reste très incertain, mais les sondages donnent François Hollande, le candidat socialiste, vainqueur au deuxième tour. De plus, lors des élections depuis le début de la crise de l’Euro, pratiquement tous les gouvernements en fonction dans la zone Euro ont été remerciés par les électeurs. Mais Nicolas Sarkozy, le président gaulliste, a pu reconquérir du terrain. La récente atrocité terroriste a mis l’accent à nouveau sur la sécurité et l’Islamisme, qui ont tendance à favoriser la droite – ou, sous la forme de Marine Le Pen, l’extrême droite.

Pourtant, en ce qui concerne l’élection française il est frappant de constater à quel point peu d’attention est accordée à la situation économique désastreuse. Les candidats prodiguent autant de promesses de dépenser plus que de dépenser moins. Personne n’a un programme sérieux pour réduire les impôts exorbitants. M. Sarkozy, qui en 2007 avait promis des réformes en parlant de la rupture, offre désormais le protectionnisme, les luttes contre les exilés fiscaux, les menaces de sortir la France des accords Schengen sur la libre circulation en Europe, et (au moins, avant les événements de Toulouse) des discours sur les dangers de l’immigration et de la viande halal. M. Hollande s’engage à développer l’Etat, à créer 60 000 postes d’enseignants, à faire marche arrière partielle en ce qui concerne l’augmentation de l’âge de la retraite de 60 ans à 62 ans, et à faire pression sur les riches (qu’il avait autrefois avoué allègrement “ne pas aimer”) avec un taux d’imposition de 75% sur les plus hauts revenus.

Une pléthore de problèmes

Ceux qui défendent la France soulignent que ce pays n’est guère un de ces cas désespérés méditerranéens.  Contrairement à ces pays, elle devrait éviter la récession cette année. Bien qu’une agence de notation ait abaissé la note AAA de la France, ses coûts d’emprunts restent bien en dessous de ceux de l’Italie et de l’Espagne (quoique l’écart avec l’Allemagne ait augmenté). La France a des atouts économiques enviables : une main-d’œuvre éduquée et productive, plus de grandes entreprises dans le Fortune 500 que tout autre pays européen, et des points forts économiques en ce qui concerne les services et la fabrication de biens haut de gamme.

Néanmoins, les fondamentaux sont bien plus sombres. Depuis 1974 la France n’arrive pas équilibrer ses comptes. La dette publique représente 90% du PIB et est en train de s’accroître. Les dépenses publiques, à 56% du PIB, engloutissent une plus grande partie de la production que dans tous les autres pays de la zone euro – plus même que la Suède. Les banques sont sous-capitalisées. Le taux de chômage est au plus haut depuis la fin des années 1990 et n’est pas tombé en dessous de 7% pendant presque 30 ans, créant un chômage chronique dans les banlieues ravagées par la criminalité qui entourent les grandes villes de la France. Les exportations stagnent alors qu’elles montent en flèche en Allemagne. Maintenant, la France a le plus gros déficit du compte courant en termes nominaux. Peut-être la France pouvait-elle vivre à crédit avant la crise financière, lorsque c’était facile à emprunter. Plus maintenant. Effectivement une France léthargique et non réformée pourrait même se trouver au centre de la prochaine crise de l’Euro.

Ce n’est pas rare pour les politiciens d’éviter quelques horribles vérités lors des élections; mais il est rare, ces derniers temps en Europe, de les ignorer aussi complètement que font les politiciens français. En Grande Bretagne, en Irlande, au Portugal et en Espagne, les électeurs ont opté pour des partis qui promettaient un réalisme douloureux. Le problème est lié en partie au fait que les électeurs français sont connus pour leur croyance dans la bienveillance de l’État et la cruauté sans cœur des marchés. Presque uniquement parmi les pays développés, les électeurs français ont tendance à voir la mondialisation comme une menace aveugle plutôt qu’une source de prospérité. Tandis que l’extrême gauche et l’extrême droite prêchent le protectionnisme, tout candidat se sentira obligé de consolider ses appuis.

Beaucoup de gérants d’entreprise s’accrochent toujours à l’espoir qu’émergera un certain réalisme -  le débat changera de cap vers le centre quand M. Sarkozy et M. Hollande croiseront le fer lors du deuxième tour; et une fois élu, le nouveau président laissera tomber ses promesses extravagantes afin de poursuivre un programme prudent de réforme, comme les autres gouvernements européens. Mais est-ce que cela est vraiment possible? Ce serait difficile pour M. Sarkozy de proposer tout d’un coup des coupes sévères dans les dépenses publiques, après tout ce qu’il a dit. Il serait encore plus difficile pour M. Hollande d’abandonner son taux d’imposition de 75%.

1981 encore ?

En outre, il reste une possibilité bien plus inquiétante que l’hypocrisie. Les candidats pourraient être vraiment sérieux. Et avec M. Hollande, qui reste quand même le plus probable vainqueur, cela pourrait avoir des conséquences dramatiques.

La dernière fois qu’un candidat socialiste sans expérience est devenu président était en 1981. En tant que protégé de M. François Mitterrand, M. Hollande doit se souvenir comment se sont passées les choses pour son mentor. Ayant nationalisé des pans entiers de l’industrie, et assujetti le pays à deux dévaluations et des mois de punitions par les marchés, Mitterrand était obligé de faire marche arrière.

Les sympathisants de M. Hollande maintiennent qu’il est pragmatique avec un programme moins radical que celui de Mitterrand. Son recul de l’âge de retraite ne s’appliquera qu’à un petit nombre d’ouvriers ; sa taxe de 75% ne touchera qu’une petite minorité. Pourtant, de telles politiques indiquent une hostilité à l’entrepreneuriat et à la création de richesse et reflètent l’incapacité du Parti socialiste français de reconnaître que le monde a changé depuis 1981, époque où il existait des contrôles de capitaux, où le marché commun européen était inachevé, où les jeunes ouvriers étaient moins mobiles, et où il n’y avait pas de monnaie unique. Les rivaux européens de la France n’étaient pas non plus en train de poursuivre les grandes réformes avec la même vigueur qu’aujourd’hui.

Si M. Hollande gagne en mai (et si son parti gagne encore lors des élections législatives en juin), il risque de trouver qu’il s’agit de semaines plutôt que d’années avant que les investisseurs se mettent à fuir le marché des obligations françaises. Le nombre de gens aisés et de jeunes Français qui traverseront la Manche (où le taux d’imposition maximal ne s’élève qu’à 45%) pourrait rapidement augmenter.

Même si M. Sarkozy est réélu, les risques ne disparaîtront pas. Il ne propose pas quelque chose d’aussi bête qu’une taxe à 75%, mais il n’offre pas non plus des réformes radicales ni des réductions structurales dans les dépenses dont a besoin la France. Les pique-niqueurs français sont sur le point d’être submergés par la cruelle réalité, peu importe qui sera le président.


NB. Pour être complet, je rappelle que ce journal n’a à aucun moment prévu la Crise, et est, comment dire, d’une certaine partialité aveugle, comme ici en 2007… :

On a vu, merci…

Olivier Berruyer

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