Demain, des handicapés de complaisance ?

C’est une psychologue de la banlieue parisienne. Expérimentée. Une bonne vingtaine d’années de pratique. Devant elle ce jour-là, dans son cabinet, il y a un jeune homme de vingt-cinq ans. Un jeune homme en bonne santé, un peu timide peut-être, mais pas au point de devoir « se faire aider », comme on dit maintenant. Le jeune homme a été envoyée à la psychologue par un médecin du quartier. Le médecin a dit au jeune homme : « Je ne peux rien faire pour vous, mais allez donc voir cette psychologue de ma part ; elle pourra peut-être vous aider ».

Car ce jeune homme, figurez-vous, souhaite être reconnu handicapé.

Il est donc allé voir un médecin, lequel n’a pas pu faire autrement que de constater son excellente forme physique. Et qui donc, en désespoir de cause, l’a adressé à la psychologue. Après tout, si le handicap physique ne marche pas, on peut essayer de trouver un handicap mental. D’ailleurs, le jeune homme a déjà été suivi par un psychologue à une période de sa vie. Un psychologue scolaire. Quand il avait huit ans. Pour des problèmes de dysorthographie. On ne peut pas en tirer quelque chose, de ça ? Le mettre dans le dossier ? En faire un handicap récurrent majeur ? Un truc bien lourd, bien grave ? Handicapant ?

Mais, interroge tout de même la praticienne, pourquoi cette rage à se faire reconnaître handicapé ? C’est, explique le patient, à cause de la loi. La loi ? Ben oui, la loi sur l’embauche des handicapés. Une idée de sa belle-mère, l’actuelle copine de son père, qui en a marre de voir son chômeur de beau-fils traîner dans la maison à fumer son RSA. La loi impose aux entreprises un quota de salariés handicapés. Donc, s’est dit la belle-mère, en se faisant reconnaître handicapé, le fiston aura plus de chances de trouver du travail.

Pas bête.

C’est même très malin. La loi impose en effet aux entreprises des quotas d’employés handicapés, et de plus elle diminue certaines cotisations sociales pour les entreprises qui les emploient. Une entreprise a donc intérêt à embaucher un handicapé : elle remplit ainsi son quota, se montre bonne citoyenne et fait des économies. La seule chose qui pourrait être un peu gênante pour elle, là dedans, c’est le handicap. Ce qui s’arrange tout de suite en embauchant de faux handicapés – entendez : des handicapés reconnus comme tels mais au handicap pour ainsi dire indécelable à l’œil nu, voire inexistant – à la place des vrais : tous les bénéfices de la loi, et en prime un salarié en parfait état de marche (si on me pardonne cette image un peu douteuse en l’occurrence).

Tous les éléments sont donc en place pour l’apparition prochaine d’un phénomène nouveau : les handicapés de complaisance. Une personne en parfaite santé physique et intellectuelle se fait reconnaître handicapée, elle trouve un job en profitant des incitations créées par la loi, l’employeur y trouve son compte sans avoir aucun des éventuels inconvénients liés à l’embauche d’un véritable handicapé, et tout le monde est content.

Tout le monde, sauf bien sûr les vrais handicapés, que ce mécanisme un brin pervers (au sens économique du terme) évince bel et bien des emplois que la loi prétendait leur ouvrir.

Pour l’instant, ce qui empêche le phénomène, c’est le refus des médecins et des psychologues de faire passer pour handicapée une personne en bonne forme. En tout cas, la psychologue qui m’a rapporté l’anecdote a renvoyé le jeune homme à sa maison et à sa belle-mère. Mais qui sait combien de temps ce barrage éthique va tenir ?

Je sais pas vous, mais moi, cette affaire-là m’a laissé un brin rêveur.

Christian Romain

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