La fin de l’Etat providence est déjà dans les têtes…

Les jeunes ne croient plus à la retraite par répartition ! Cette protection qui semblait si naturelle dans le paysage social construit après 1945, est en train de sortir de l’imaginaire collectif. C’est une défaite idéologique profonde pour celles et ceux qui croient aux valeurs de la solidarité partagée et intergénérationnelle. Le sondage « Comment les Français imaginent leur retraite ? », commandé par Axa à Ipsos qui vient d’être publié, permet de prendre la mesure du fossé qui se creuse et de ses effets sur le contrat social.
On rappellera d’abord que la question de la retraite est très présente dans l’agenda socio-médiatique depuis près de 20 ans. L’histoire politique récente a été plusieurs fois bousculée par les réformes (ou les intentions de réformes) et les réactions qu’elles ont suscitées. Dans le domaine de la retraite, mais aussi pour ce qui concerne le financement de la perte d’autonomie, la succession d’annonce –ou de report- de réforme ne fait que renforcer la perte de confiance dans le système.
Surtout, la vie quotidienne d’un nombre croissant de personnes a déjà été bousculée et qui continuera de l’être : salariés devant rester en emploi plus longtemps, chômeurs seniors arrivant en fin de droits, retraités devant faire face à une baisse de revenus…
Si longtemps, la retraite a semblé représenter un monde stable et prévisible, le point conclusif d’un parcours professionnel, un havre de paix, aujourd’hui, c’est l’inquiétude qui domine. Le sondage Axa/Ipsos relève que 61% des Françaises et des Français anticipent une baisse de leur pouvoir d’achat avec le passage à la retraite. Et plus du tiers des personnes se montre incapable d’estimer le montant futur de leur retraite… Mais 64% sont convaincus qu’elle sera insuffisante ! L’étude montre d’ailleurs qu’en moyenne, la définition d’une retraite considérée comme suffisante est de 60% des revenus de l’activité actuelle.
Le déclin du politique
Cette conscience partagée à propos d’une retraite future qui sera insuffisante renvoie à une réalité toujours plus criante : le passage à la retraite s’accompagne presque systématiquement d’une forte baisse du pouvoir d’achat. L’effet des différentes réformes et les parcours professionnels de plus en plus heurtés pour une partie croissante des salariés (et d’abord des femmes qui sont 30% à travailler à temps partiel, contre 7% des hommes) font que depuis 10 ans, le niveau de la retraite diminue globalement de 1% par an. Surtout ce qui fait choc pour les nouveaux retraités c’est la comparaison entre le dernier salaire et la première pension : l’écart peut être de près de 50% dans certains cas. A cette diminution de revenu, le passage à la retraite peut entraîner la perte d’avantages sociaux pris en charge par l’employeur, en particulier pour ce qui concerne la mutuelle complémentaire collective.
Mais le fait majeur mis en exergue par le sondage Axa/Ipsos tient à la baisse de confiance en l’avenir de la retraite par répartition. Ainsi 49% de la population pensent toucher moins que ce qui est prévu à ce jour. Les 35-54 sont 57% à en être convaincus. Car plus on est jeune et plus la confiance dans le système de retraite par répartition tend à se réduire. Ainsi 36% des 25-34 ans assurent ne pas être certains de percevoir une retraite légale et, surtout, ils sont 25% à penser ne rien percevoir à la retraite ! Cette vision ultra pessimiste s’explique par la réalité du déficit croissant de l’assurance retraite, par la vision toujours anxiogène du vieillissement et par la résonance des discours alarmistes sur le financement des retraites. Mais aussi par la succession, qui semble sans fin, d’annonces de nouvelles réformes, d’un nouveau changement dans les règles, d’un nouvel allongement de la date de départ de départ en retraite… Comme si le politique n’était plus capable de peser sur le calendrier et d’assurer des réformes stables et inscrites dans la durée. Cette incapacité à tenir le cap et assurer des réformes structurelles participe d’un climat hyper anxiogène.
Une bataille culturelle déjà perdue ?
Le discours dominant veut que la retraite soit d’abord – voire seulement- une question de démographie imposant une réponse uniquement démographique. Cette dramatisation des enjeux, qui est symbolisée par la formule si souvent répétée « une retraite sur dix n’est pas financée » et la montée des périls à propos de la dette publique a fini par déstabiliser la majorité du corps social. Pourtant les réalités sont plus complexes et le financement des retraites pose avant tout la question de l’emploi et interroge sur nos choix collectifs de privilégier l’éviction des seniors de l’entreprise, d’élever des barrières à l’entrée pour les jeunes, de mépriser les métiers de service, de pénaliser le travail…
Au regard de la puissance du discours anxiogène sur l’avenir des retraites et de la dégradation bien réelle des conditions de vie, ce défaitisme est assez peu surprenant. Les plus jeunes, en particulier, devancent l’appel et intériorisent la fin de la retraite par répartition, préparant ainsi le terrain pour sa remise en cause. Car comment demander aux jeunes salariés de s’acquitter de cotisations retraites s’ils sont convaincus de ne jamais en bénéficier ? Comment perpétuer le contrat social et la solidarité entre les générations, si la retraite par répartition qui lie les âges apparaît devoir disparaître ?
Cette inquiétude généralisée marque une perte de confiance dans l’Etat providence comme dans la capacité du politique à agir sur l’histoire. Cette défaite culturelle, offre un terreau fertile pour tous les populismes, pour toutes les remises en cause des solidarités collectives.
Pour inverser cette tendance mortifère, il faudra autre choses que des slogans un peu vides ou des promesses de dépense auxquelles plus personnes ne croient vraiment mais une stratégie globale en faveur de l’emploi qui passe par le soutien aux activités de soin et de santé, par une politique de réindustrialisation fondée en particulier sur les énergies renouvelables, et par une valorisation intense des métiers de service, en particulier de soin aux personnes.

4 réflexions au sujet de « La fin de l’Etat providence est déjà dans les têtes… »

  1. Nous avons fermé les yeux alors que le mur arrivait droit devant nous. Et pourtant un peu de bon sens aurait suffit pour comprendre que notre système de croissance financé par la dette publique et privée n’était pas soutenable ! Il était par exemple évident qu’un système de retraite par repartition n’était pas soutenable (c’est une sorte de chaine de Ponzi, comme le système Madoff)

    Celà étant dit, je ne partage pas votre pessimiste: cette situation de quasi-faillite va entrainer un sursaut pour que les réformes nécessaire à l’adaptation de notre système social de 1945 au monde d’aujourd’hui ait lieu. Certes la transition, faite sous la contrainte se fera dans la douleur, mais nous payons là notre inertie (contrairement à d’autres pays qui ont anticipé les choses comme en Nouvelle Zélande, Canada ou Suède).

  2. e problème est aussi que les politiques ont essayé de faire croire qu’on pouvait 80 ans, avec les 25 premières financées par les pouvoirs publics à faire des études, les 40 suivantes à travailler et les 15 dernières à profiter d’une retraite confortable. Au total, les revenus de 40 années de travail devraient financer la non-productivité de 40 autres années. C’est-à-dire, si mes calculs sont bon, à pyramide des âges parfaitement homogène, la moitié des revenus devraient être reversés uniquement pour payer les retraites et les études.

    Evidemment, personne n’envisage de reverser la moitié de son revenu en cotisations retraites (je ne parle pas de la sécurité sociale, et n’intègre pas tout le champ de la CAF). Donc, il n’y a pas à tortiller: la durée moyenne de la retraite ne peut excéder durablement 10 ans, ce qui nous met un âge de départ à la retraite à 70 ans.

    On peut pousser des cris d’orfraies, les chiffres sont malheureusement là. Il faut maintenant convaincre les employeurs pressés de se débarrasser de leurs collaborateurs dès la cinquantaine et les travailleurs. Bon courage…

  3. Pour tenter de maintenir leur Etat providence, les Grecs gardent le meme nombre de fonctionnaires et augmentent la pression fiscale. Le resultat, c’est qu’ils s’enfoncent encore plus…

    Pour tenter de maintenir leur Etat providence, les Francais envisagent d’elire quelqu’un qui promet de garder au moins le meme nombre de fonctionnaires, et qui prevoit d’augmenter la pression fiscale.

    …c’est peut-être un élan masochiste collectif…?

  4. [size=3]« Les finances publiques doivent être saines, le budget doit être equilibre, la dette publique doit être reduite, l’arrogance de l’administration doit être combatue et contree, l’aide aux pays etrangers doit être diminuee, de peur que l’on ne tombe en faillite. La population doit encore apprendre a travailler au lieu de vivre de l’aide publique ».[/size]

    [b]Ciceron, 55 avant Jesus Christ[/b]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>