« La perversion médiatique »

« Les médias sont pour les intellectuels une menace comme le fut pour les écrivains la mondanité ». Cette vision peu flatteuse du monde médiatique, présentée par Pierre Nora dans son ouvrage A l’orée de la forêt vierge, semble mettre en exergue l’influence néfaste qu’exercent les médias de masse sur le contenu des travaux réalisés par les intellectuels.
Nous assistons, en effet, depuis plusieurs années, à une sorte de « mise au pas » de l’intellectuel moderne face aux journalistes, nouveaux détenteurs du pouvoir temporel. Le marketing éditorial des médias, la détérioration de la qualité d’analyse des « savants », et la dépendance quasi-vitale des intellectuels à l’égard de leur visibilité médiatique, sont autant de signes inquiétants pour l’état de notre démocratie.
Force est de constater que l’intellectuel ne se pose plus aujourd’hui en critique du monde des médias. A ce titre, le philosophe Gilles Deleuze critiquait l’essor d’« une pensée-interview », symbolisée de nos jours par l’émergence de « talk-shows » à la française. La réception de plus en plus fréquente d’acteurs politiques, de sociologues ou de philosophes sur les plateaux d’émissions de divertissement correspond à ce que le sociologue Pierre Rimbert appelle « la mort de l’intellectuel moderne ». Sous prétexte de vouloir rapprocher les citoyens des grands penseurs de notre société, ces programmes ont pour seul effet de transformer l’intellectuel en un vulgaire vendeur de livres au service de l’idéologie consumériste.
Au-delà des conséquences premières d’un rapprochement entre médias de masse et intellectuels, l’atteinte au principe d’indépendance des penseurs semble au centre de la problématique. Pierre Bourdieu faisait déjà part de son indignation en affirmant que « l’on est amené à douter vraiment de l’autonomie subjective des écrivains ». Devant s’en remettre à la bonne volonté du journaliste, l’intellectuel est contraint de ne contribuer qu’au large consensus ambiant que constitue le prêt-à-penser médiatique. Lors de la parution de l’ouvrage polémique La face cachée du Monde de Pierre Péan, peu de penseurs français se sont risqués à prendre position, car dépendants pour la plupart du quotidien. Certains universitaires, conscients du danger qui menace le monde intellectuel, tentent en vain de sensibiliser les citoyens de cette manipulation de masse en insistant sur le caractère anti-démocratique de la constitution d’un tel « cartel de puissants ».
Les disparitions de nombreuses figures intellectuelles à l’image de celles de Jean-Paul Sartre ou de Michel Foucault ont marqué la fin d’une période essentielle dans l’originalité du monde intellectuel français. De nombreux sociologues contestent, avec raison, le fait que Bernard-Henry Levy ou André Glucksmann puissent être présentés comme des « intellectuels » par les journalistes français. Ces deux individus revendiquent leur connivence avec les médias et « ne sont, en aucun cas, dans une situation d’opposants » comme l’affirme très justement le journaliste du Monde Diplomatique, Ignacio Ramonet. Or, gardons à l’esprit la définition que donne l’écrivain Philippe Sollers de l’intellectuel, citoyen qui, selon lui, est « dans l’opposition par essence, par principe et par nécessité physique ». Ayant abandonné tout désir de changer en profondeur la société néolibérale dans laquelle nous vivons aujourd’hui, les « nouveaux penseurs » français ont contribué à la mort de l’intellectuel moderne. L’ouvrage de Michel Surya intitulé Portrait de l’intellectuel en animal de compagnie décrit « des ambassadeurs du libéralisme et du capitalisme » ayant sacrifié leur liberté de pensée aux dépens du pouvoir « médiatico-financier ». En d’autres termes, « leur conscience politique s’accommode de l’ordre dominant ».
Dans les nouveaux chiens de garde, Serge Halimi fait part aux lecteurs de la proximité existante entre journalistes et intellectuels qu’il qualifie de « collusion d’intérêts allant à l’encontre des principes démocratiques ». Il critique également, et ce à juste titre, l’existence d’une forme de « bourrage de crâne » organisée par les principaux médias comme en témoigne la propagande relayée sur toutes les chaînes de télévision appelant indirectement ou parfois de manière tout à fait explicite les téléspectateurs à se prononcer en faveur du « oui » au Traité constitutionnel européen de 2005. Selon Régis Debray, « l’intellectuel héritier du nom est à la fois le continuateur du dreyfusard et son contraire. L’intellectuel français, qui fut un éclaireur, est devenu un exorciste ». Si l’intellectuel sous sa forme originelle a en effet anticipé son siècle, il a, dans sa phase terminale, tourné le dos au sien et ne lui fait face que très exceptionnellement. A présent, la société médiatique impose sa loi et n’autorise plus de critiques à l’encontre de ses méthodes ou de son mode d’organisation. Les quelques penseurs restants ont décidé, pour la plupart, de laisser de côté leur liberté de ton dans le simple but de participer au « grand cirque médiatique » de la vulgarisation de leur travaux de recherche.
S’ils veulent exister médiatiquement, les penseurs se doivent d’assister à des émissions télévisées aux côtés de sportifs, chanteurs ou autres, ce qui décrédibilise le message qu’ils ont à transmettre. Cette réflexion nous amène à la question inhérente au schéma médiatique actuel. Certains choisissent de perdre leur liberté de parole en échange d’une visibilité médiatique particulièrement attrayante tandis que d’autres pratiquent le contre pouvoir, ne récoltant ainsi ni couverture médiatique, ni revenus importants mais obtenant la plus grande récompense qui soit, le respect de l’éthique et de la morale.
Hadrien Ghomi

5 réflexions au sujet de « « La perversion médiatique » »

  1. Bel article. Brillant sur le fond et la forme, bravo! Je suis hélàs triste de penser que peu de gens en fait seront à même de l’apprécier et d’amorcer une réflexion par rapport à ces quelques lignes. L’outillage intellectuel a disparu; finalement la mise au pas de l’intellectuel, son travestissement sont un nouveau pas d’un mouvement de contrôle des pensées; un mouvement qui va du rassemblement en un nombre très faibles de mains des principaux médias, du népotisme en politique qui contribue à rendre de plus en plus étanche le monde politique pour le citoyen « ordinaire » et la dégradation d’un système scolaire qui n’est désormais plus capable de délivrer les moyens d’une pensée critique.
    Alors si je partage le constat de l’article ma question est très simple: que faire?

  2. A mes yeux, un intellectuel est quelqu’un qui, au-delà de l’anglais, maîtrise au moins quelques unes des langues de base, comme l’arabe, l’hébreu, le mandarin, et le sanscrit.

    Ames yeux, un intellectuel est aussi le producteur d’une oeuvre qui traversera les siècles de par sa pertinence et sa permanence, et qu’importe si sa vie est passée en haillons.

    A mon sens un intellectuel véritable peut se dispenser du relais médiatique.

    Si l’on considère Sartre, Foucault, et Bourdieu comme des intellectuels, c’est faire peu de cas de Platon, de Descartes, de Einstein, d’Archimède, de Léonard de Vinci, de Ibn Arabi, de Copernic, de Saint thomas d’Aquin, de Fulcanelli, de Jung, de Pythagore, de Guénon, de Confucius, de Abdoulafia, de Newton. Bref, on peut continuer longtemps, vous avez compris ce que je veux dire.

    Le paysage est peuplé de dizaines d’intellectuels véritables, issus de tous les siècles et de tous les continents.

    Alors pourquoi s’encombrer avec des loosers qui font des phrases incompréhensibles de dix lignes, comme le pauvre Bourdieu, et que tout le monde aura oublié dans cent ans ?

  3. [quote=VERVLIET]Bel article. Brillant sur le fond et la forme, bravo! Je suis hélàs triste de penser que peu de gens en fait seront à même de l’apprécier et d’amorcer une réflexion par rapport à ces quelques lignes. L’outillage intellectuel a disparu; finalement la mise au pas de l’intellectuel, son travestissement sont un nouveau pas d’un mouvement de contrôle des pensées; un mouvement qui va du rassemblement en un nombre très faibles de mains des principaux médias, du népotisme en politique qui contribue à rendre de plus en plus étanche le monde politique pour le citoyen « ordinaire » et la dégradation d’un système scolaire qui n’est désormais plus capable de délivrer les moyens d’une pensée critique.Alors si je partage le constat de l’article ma question est très simple: que faire?[/quote]

    Pourquoi une vision si sombre ?

    Les médias se multiplient, et même au cas contraire, le génie finit toujours par percer à la surface. Voyez Soljenytsine.

    Et quand vous demandez « que faire », je brûle de vous faire une réponse :

    Travailler, travailler, et encore travailler. Si vous avez une oeuvre intellectuelle à produire, il vaut mieux s’acharner sur sa production que sur sa diffusion.

  4. Je partage le sentiment de Vervliet sur le billet d’Hadrien Ghomi. Parmi les lecteurs de Générations Engagées, il s’en trouve quelques uns qui en apprécient la teneur , les références, A la lecture de vos commentaires, il semblerait que d’aucuns aient des idées sur la définition d’un intellectuel.
    S’il faut reconnaître que P.Bourdieu est parfois illisible, il reste quand même l’un des auteurs fondamentaux des Sciences Humaines. Serons nous également autiste si nous avons le malheur de nous référer à P.Bourdieu?
    NBT
    Alors si c’est le cas,

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