« Alors s’assit sur un monde en ruine une jeunesse soucieuse »
Alfred de Musset, les confessions d’un enfant du siècle (1836)
Avec la mise en place en de la nouvelle Assemblée Nationale en ce début d’été 2012 et le retour au pouvoir du Parti Socialiste, se clôt une séquence politique ouverte en 2002 avec la victoire de l’UMP alors nouvellement crée dans la réélection du candidat sortant à la Présidence de la République.
Souvenons-nous et tentons un exercice délicat d’histoire du temps présent. Il y a dix ans, le candidat socialiste était éliminé dès le premier tour de la course à l’Elysée après avoir clamé que son projet n’était pas socialiste et que l’Etat ne pouvait pas tout. Les nationalistes qualifiaient leur champion pour le second tour face au sortant gaulliste. Les marxistes et les écologistes perdaient pied et les démocrates-chrétiens, pour la première fois, depuis 1965, présentaient un candidat qui réunissait près de 7% des voix.
Précisons-le d’emblée, il ne s’agit pas ici de dresser un bilan de dix ans d’actions publiques et encore moins de distribuer hautement les bons ou les mauvais points – il n’y a que celui qui ne fait rien qui ne s’expose pas à la critique – mais de tenter d’esquisser les contours de dix ans de vie politique française au travers les vicissitudes du parcours d’une génération, celle entrée en politique en 2002
Combien sommes-nous a avoir ressenti très douloureusement, cette année-là, la présence au second tour d’un candidat nationaliste et, en même temps, à avoir eu le sentiment diffus que cette présence résultait moins d’une adhésion à des valeurs que d’un dysfonctionnement profond de notre modèle démocratique dérivant vers un populisme dangereux ? Combien sommes-nous à avoir dès lors eu cet instinct qu’il fallait urgemment s’engager dans l’action publique pour influer sur ce mode de fonctionnement politique qui s’éloignait de plus en plus des citoyens pour entretenir une classe dirigeante coupée du monde réel et en panne de volonté d’action, à avoir, pour le dire simplement, refusé que « la politique se fasse à la corbeille », refusé le primat du consommateur sur le citoyen, de l’individu sur l’Homme et on pourrait décliner cette ligne de fracture de multiples manières sans être d’accord ni sur la façon de faire, ni sur les valeurs à défendre mais en partageant le même constat que c’est par le débat d’idées que nous renouvèlerions notre vie politique et combattrions l’inéluctable avènement du nationalisme populiste. C’était probablement une totale utopie mais nous étions jeunes alors et remplis de cet idéal, de ce souffle de la naïveté, de cette conviction profonde qui soulève les montagnes, de cette idée chevillée au corps qu’au fond, avec sa seule force, on peut changer le monde. S’il existe une génération 2002, c’est le socle de son engagement.
Pendant 5 ans, si ce n’est l’invocation que le temps de l’action était venu, rien ne se passa, ou presque. Puis vint la séquence électorale de 2007 qui montra combien le champ des possibles était à nouveau ouvert. On parla de démocratie participative, de dire la vérité au pays, de parler à l’intelligence plutôt que d’exciter les passions partisanes, de faire de la politique autrement, de volonté politique. La forte participation, la qualité reconnue des débats pendant la campagne, l’effondrement du candidat nationaliste, l’inédite percée du candidat démocrate-chrétien, l’affrontement final entre le candidat libéral et une candidate socialiste qui avait su s’émanciper du marxisme, donna l’impression qu’un nouveau modèle démocratique était envisageable et que les citoyens pourraient, en responsabilité, se réapproprier leur avenir.
Las, les 5 ans qui suivirent 2007 montrèrent les limites de cet espoir naissant. La réalité oligarchique de la gouvernance de notre pays réapparut très vite, les décisions politiques propres à flatter plutôt qu’a avancer refirent surface, les partis politiques reprirent leurs vieilles habitudes de fonctionnement peu transparent, de verrouillage interne, d’accords négociés sur un bout de table entre « amis », le débat public fut a nouveau confisqué par une caste médiatique prompte à commenter les petites vilénies quotidiennes. Bref, nous étions très rapidement revenus au petit théâtre politique, commedia dell’arte, tragédie classique, grand guignol, peu importe, la campagne de 2007 ne fut qu’une brève parenthèse dans ce monde de fictions, à la différence que le roi était nu et les fils devenus trop gros pour amuser le bon peuple. Impuissante, tourmentée par l’âge de la maturité, la génération 2002 assista à cet effondrement.
Vint 2012 et la victoire de François Hollande, victoire d’un homme grand stratège plus que d’un parti, victoire dont l’avenir donnera la portée mais gardons-nous d’en faire hâtivement un événement historique et d’en préjuger les résultats.
Que retenir de cette période de dix ans de vie politique ? L’exercice est forcément subjectif et heurtera certainement quelques esprits. Retenons d’abord que sur le plan idéologique, le socialisme français s’est teinté de social-démocratie en se débarrassant en partie de ses oripeaux marxistes. Est-ce sous la pression d’une démocratie-chrétienne émancipée de sa cohabitation trentenaire avec les libéraux ayant choisi majoritairement des rejoindre les conservateurs ; Démocratie-chrétienne éliminée du paysage politique en quelques semaines mais dont les idées ont peut-être fait tache d’huile. Retenons que l’écologie politique reste à construire, son parti ayant refusé de choisir entre son passé marxiste et une social-démocratie renouvelé, ayant tranché en faveur de la notabilisation plutôt que de l’ancrage idéologique. Notons, plus grave, que le fléau nationaliste est plus que jamais présent dans notre pays, que ses idées progressent auprès de nos concitoyens et sont désormais ancrées dans l’imaginaire collectif. C’est là surement l’échec le plus grave de la génération 2002.
Faisons enfin le triste constat que notre système politique reste profondément malade. Peu représentatif, peu motivant, bipolarisée jusqu’à la caricature, en panne de projet et d’adhésion, ayant retrouvé ses reflexes de caste où chacun fait carrière dans le métier, privilégiant le savoir-faire tactique au lieu du débat public, il est aujourd’hui majoritairement rejeté par des citoyens qui ne se retrouvent plus dans une démocratie n’en ayant plus que le nom. Car au fond, dix après le traumatisme du 21 avril 2002, rien n’a vraiment changé. La génération 2002 s’est perdue en route, foudroyée par le personnel politique en place, fracassée par les chimères de la notoriété factice, brisée sur le mur du réel, rattrapée pour certains par l’éternel dilemme entre les compromissions de l’élection et l’idéal des valeurs, prise dans l’étau de son romantisme originel et la vérité d’une vie politique très conservatrice, codifiée et gérontocrate dans son fonctionnement.
Cet amère constat ne doit cependant pas nous exempter de réfléchir encore et toujours sur le sens de l’engagement et sur les moyens à mettre en œuvre pour rendre élan et enthousiasme à notre pays et à l’Europe, pour rendre plus visible le débat démocratique et l’orienter sans crainte dans le sens d’une confrontation d’idées et de valeurs et non plus d’une lutte tactique sans fin.
« Les valeurs sont un bien piètre guide pour l’action » analysait déjà le sociologue Erwing Goffman dans les années 70. Il sera toujours compliqué de combattre l’hydre du cynisme et du désenchantement mais renoncer serait un retrait du monde, un repli sur soi, une défaite face à l’individualisme.
Gouverner c’est choisir dit-on. Encore faut-il que les citoyens puissent se déterminer en toute connaissances de cause, c’est l’essence de notre modèle démocratique représentatif hérité des Lumières et, sauf à hypothétiquement en imaginer un autre, c’est d’abord celui-ci qu’il faut renouveler et pour cela, parvenus à l’âge adulte, parions qu’il n’est pas trop tard.
