Désenchantement, décennie Le Pen, présidence normale : bilan de la présidentielle 2012

Maintenant que le nouveau Président de la République est installé, et avant que les députés ne soient élus, réélus ou battus, l’heure a sonné de dresser le bilan de cette élection présidentielle de 2012. Non pas que ce fut une belle élection – loin de là – mais parce que, au contraire, il paraît impératif de ne plus jamais se comporter ainsi.

En mars 1968, Pierre Viansson-Ponté écrivait dans Le Monde : « les Français s’ennuient ». Ils s’ennuyaient de cette période paix inédite depuis longtemps. Ils s’ennuyaient des interventions de leurs hommes politiques qu’ils jugeaient lointaines et incompréhensibles. Ils s’ennuyaient de l’encombrement des autoroutes, « vrai sujet » porté par la télévision, alors perçue par l’auteur comme l’unique source de difficulté des Françaises et des Français. On aurait pu penser, en 2007, que les Français ne s’ennuyaient plus de leurs hommes politiques. Car oui, on peut le dire, l’élection présidentielle de 2007 apparaissait comme un moment de ré-enchantement de la politique. Ré-enchantement d’abord par le renouvellement du personnel politique : Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou, principales têtes d’affiches de cette édition 2007, n’étaient-ils pas parmi les candidats à la présidentielle capables de l’emporter, les plus jeunes que la France ait connu depuis Valéry Giscard d’Estaing en 1974 et Jean Lecanuet en 1965 ? Le ré-enchantement passait également par le retour des idées dans le débat public et la capacité des uns et des autres à bousculer leur propre camp : l’ordre juste de Ségolène Royal et le retour des drapeaux tricolores aux meetings socialistes, les transgressions idéologiques de Nicolas Sarkozy et le recentrage du centre par François Bayrou, tout cela laissait penser que la politique allait réfléchir à nouveau, débattre du fond. En 2012, ce ré-enchantement a fait long feu. Chacun des acteurs de 2007 a été éliminé tour à tour : Ségolène Royal dès la primaire socialiste. En une défaite humiliante. François Bayrou, sous la barre des 10%, au premier tour de la présidentielle. En une défaite humiliante. Enfin, Nicolas Sarkozy, au second tour. En une défaite humiliante. Pour chaque Président sortant battu, le désaveu ne peut être que cinglant.

Faute de ré-enchantement, nos hommes politiques cru 2012 ont jugé bon de célébrer les dix ans du 21 avril 2002, et avec eux le désenchantement et l’abaissement du politique. En faisant la course aux électeurs du Front National. En portant le débat sur des thèmes ô combien importants : la viande hallal, le permis de conduire etc. Autant de thèmes qui sont le fonds de commerce des Le Pen depuis des décennies : lutte contre l’immigration, défense d’une prétendue supériorité de notre culture franco-française, défense des automobilistes vache-à-lait etc. Du populisme de mauvais aloi. Bien sûr, le candidat socialiste, en répondant à Nicolas Sarkozy et à Marine Le Pen sur ces thèmes, contestait le bien-fondé de leurs propos. Mais plus que contester le bien-fondé de leurs propos, il aurait dû porter d’autres aspirations et balayer d’un revers de la main les pseudo-sujets made in Le Pen. La conséquence, on la connaît. Certes, il n’y a pas eu de « 21 avril bis » ou de « 21 avril à l’envers ». Mais il y a eu Marine Le Pen à 18%, donc avec un score bien plus élevé que celui de son père en 2002. Hélas, on peut le dire, cette élection de 2012 signe la victoire d’une tendance qui fait mal à la République. 2002-2012, décennie Le Pen.

Heureusement, la subtilité de la Cinquième République fait qu’au second tour, il n’en reste plus que deux, quand bien même le troisième a fait un score fracassant. Et des deux restant, ce fut celui qui apparaissait comme le plus neuf qui l’emporta. Avec François Hollande, notre pays va vivre l’expérience de l’inexpérience. Cette dernière phrase n’est en rien une critique. Il s’agit plutôt de curiosité. Curiosité de voir comment s’en sortira un homme dont on vante la nouveauté alors que pourtant, comme chef du parti majoritaire puis de l’opposition, il a été inscrit dans le paysage politique français plus que tout autre pendant dix ans. Curiosité également de voir à la manœuvre un Premier ministre tout aussi novice à l’exécutif national, secondé cela dit (mais seulement ?) par un ou deux anciens. Curiosité, enfin, de découvrir concrètement comment un Président de la République, occupant une fonction anormale, peut être quelqu’un de normal, sans tomber dans la caricature.

Tout n’irait pas si mal dans la meilleure des France, si l’article de Pierre Viansson-Ponté cité au début ne revenait pas hanter mon esprit. Ce dernier, à la fin de son texte, expliquait que quelques Français ne s’ennuyaient pas, malgré tout : ceux qui avaient des difficultés – jeunes, retraités et chômeurs. C’était en mars 68. Puis vint mai 68 où tous ceux qui ne s’ennuyaient pas convergèrent pour hurler à la France entière qu’il y avait fort à faire et que, eux, étaient prêts à tout foutre en l’air. La France qui ne s’ennuyait pas en 68, est une France désenchantée en 2012. Sauf qu’en 2012, le désenchantement est plus fort encore que la colère de 1968. Que donnerait une révolution du désenchantement ? La France ne peut pas se payer le luxe d’attendre la réponse à cette question. Le Président normal doit très surement être pris de vertige devant l’ampleur de la tâche qui l’attend. Une ampleur anormale.

Nicolas Vinci

4 réflexions au sujet de « Désenchantement, décennie Le Pen, présidence normale : bilan de la présidentielle 2012 »

  1. …Et quel enseignement tirer du vote d’extrème droite ?

    …Et quel enseignement tirer du fait qu’il reste encore un parti communiste en France ?

    …Et quel enseignement tirer du fait que le parti socialiste s’allie sans vergogne ni honte avec ce parti communiste ?

    …Et quelle est la raison profonde de ce désenchantement que vous évoquez ?

    Je suis curieux de nature. Y a-t’il quelquechose de tangible au-delà de vos constats ?

    Cordialement.

  2. Nicolas Vinci n’est pas à cours de réponse, Sylvain Jutteau. Son article consistait en une série de constats. Point barre. Parfois, on oublie de les faire; pire, il arrive même que l’on cherche des solutions à des problèmes que l’on n’a pas posés. Et en général, c’est là que les choses se gâtent…

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