Petit dialogue politique


Usbek :
Je crois comprendre que votre nouveau président est tout à fait opposé à ce que vous appelez le cumul des mandats ?
M. Martin : Absolument. C’est une tare de notre vie politique contre laquelle il est résolu à lutter avec la dernière sévérité.
Usbek : Mais qu’appelez-vous au juste « cumul des mandats » ?
M. Martin : Eh bien, c’est lorsqu’une même personne occupe différentes fonctions politiques. Par exemple, un maire qui serait également sénateur, ou président d’un conseil général, ou conseiller régional, ou ministre… Il y a là, d’une part une concentration des pouvoirs qui empêche l’émergence de ce que nous appelerons de « nouvelles têtes », et d’autre part une véritable professionalisation de la vie politique, par un jeu sur les durées des divers mandats et par l’addition des émoluments attachés aux différentes fonctions.
Usbek : J’entends. Et une telle situation est fréquente dans votre pays ?
M. Martin : C’est-à-dire que c’est plutôt la situation inverse qui ferait figure d’exception. La plupart de nos politiques cumulent en général deux, voire trois ou même quatre fonctions électives ou non, mais impliquant des responsabilités à un échelon ou un autre.
Usbek : Et cela a depuis longtemps ?
M. Martin : Difficile à dire. Mais depuis au moins trente ou quarante ans, oui.
Usbek : Et personne avant M. Hollande ne s’est avisé de réformer cette situation ?
M. Martin : Il en a souvent été question. Mais personne n’en a jamais rien fait. Il faut dire que le mal est si bien partagé et offre tant d’avantages à un parti comme à l’autre, que sitôt arrivés au pouvoir les politiques de tous bords n’ont rien de plus pressé que de laisser les choses en l’état… L’un des hérauts du parti rose, M. Montebourg, a longtemps pourfendu le cumul des mandats avant d’en découvrir les charmes et de s’y rallier voilà quatre ans en cumulant les fonctions de député et de président de conseil général.
Usbek : C’est fort mal de sa part… Mais il m’a semblé comprendre que ce temps de cumul est désormais révolu ?
M. Martin : Tout à fait. Notre nouveau président a inscrit en lettres de feu dans son programme la suppression de tels cumuls.
Usbek : Pourtant, il me semble comprendre qu’un nombre important de membres du gouvernement vont concourir pour ce que vous appelez les élections législatives ?
M. Martin : Oui. Vingt-quatre sur trente-quatre, me semble-t-il.
Usbek : Donc, en cas de victoire, ils cumuleront leur mandat de député et leur action de ministre ?
M. Martin : Vous n’y pensez pas ! Ce serait un effroyable mélange des genres ! Les ministres exercent un pouvoir exécutif et les députés un pouvoir législatif. On ne saurait mêler les deux sous peine de tomber dans la tyrannie. C’est simplement impensable.
Usbek : Et dès lors ?
M. Martin : Eh bien, sitôt élus, les ministres remettront à leurs suppléants la charge de légiférer à leur place.
Usbek : Et leurs électeurs savent cela ?
M. Martin : Bien entendu. C’est une tradition républicaine de longue date.
Usbek : De sorte qu’il est demandé aux électeurs d’apporter leurs voix à un homme ou une femme qui se présente pour être leur député, avec l’assurance qu’il ne le sera pas ? Je veux dire, l’assurance qu’il n’exercera pas le mandat législatif qu’ils lui auront confié ?
M. Martin : Oui.
Usbek : N’y a-t-il pas là quelque chose d’étrange ?
M. Martin : Point du tout. Ce que veulent les électeurs, c’est quelqu’un capable de défendre leurs intérêts et ceux de leur région au plus haut sommet de l’Etat. Pour cela, ils pensent – avec quelque raison – qu’un ministre est plus efficace encore qu’un député. Ils seront donc ravis de se donner pour représentant quelqu’un qui est déjà ministre.
Usbek : Ainsi, le ministre-député ne sera député qu’en titre, mais défendra les intérêts particuliers de ses électeurs mieux que ne le ferait un vrai député ?
M. Martin : Précisément. Voyez notre Premier ministre, M. Ayrault. En tant que maire de Nantes, il défend depuis de longues années un projet d’aéroport près de sa commune. Ce projet a pu présenter voilà quinze ans quelque apparence d’intérêt, mais depuis les progrès techniques lui ont enlevé toute justification. Mais cela ferait travailler les entreprises nantaises et créerait sans doute, avant la faillite, quelques centaines d’emplois. On peut donc penser que la réalisation de cet aéroport figurera parmi les priorités de l’actuel gouvernement. Telle est la puissance d’un élu local lorsqu’il se trouve être ministre.
Usbek : Mais que fera alors le suppléant ?
M. Martin : Eh bien, mais le travail de député : participer aux commissions et voter les lois.
Usbek : Vous semblez considérer cela comme secondaire ?
M. Martin : Ma foi, oui. Dans notre pays, les lois se décident très en amont du Parlement et leur vote est plutôt une formalité administrative : la majorité vote pour, l’opposition vote contre, la loi est adoptée et, au changement de majorité suivant, il peut arriver qu’une nouvelle loi vienne annuler la première. Mais le vote du Parlement, en lui-même, n’est qu’une question de discipline de parti. Il est pour ainsi dire acquis d’office.
Usbek : Si je vous entends bien, le rôle premier du député est de défendre les intérêts catégoriels de ses électeurs, tandis que sa fonction de législateur est réduite à la portion congrue ?
M. Martin : Vous avez parfaitement saisi. Aussi voit-on couramment des séances se tenir à l’Assemblée avec quinze ou vingt députés sur les quelques cinq cent soixante-dix qu’elle compte officiellement. La plupart des députés, plutôt que de voter des lois, préfèrent rester dans leur circonscription et y rencontrer leurs électeurs. C’est beaucoup plus utile pour eux.
Usbek : C’est assez étrange, mais j’aperçois néanmoins dans cette affaire quelque apparence de logique… Et qu’en est-il des ministres qui ne seraient pas élus députés ?
M. Martin : Ils seraient aussitôt exclus du gouvernement.
Usbek : Et pour quelle raison ?
M. Martin : Vous plaisantez ? Il serait impensable de conserver au gouvernement une personne qui n’aurai pas reçu l’onction du peuple souverain ! Si un ministre ne parvient pas à recueillir la confiance de trente ou cinquante mille citoyens lors d’une élection législative, comment pourrait-il recueillir celle de la nation dans son œuvre ministérielle ?
Usbek : L’élection législative sert donc à valider le choix du président dans la constitution du gouvernement ?
M. Martin : Du président et du Premier ministre, oui.
Usbek : J’imagine alors que nombre de ministres doivent trembler à la perspective de cette épreuve.
M. Martin : Pourquoi donc ?
Usbek : Eh bien, c’est une véritable épreuve de confiance, non ?
M. Martin : Pas du tout. D’abord, pas mal d’entre eux évitent de se présenter à cette l’élection. Et ensuite, la plupart de ceux qui le font se présentent dans des circonscriptions toutes acquises, où même un âne serait élu pourvu d’avoir l’étiquette du parti tatouée sur la croupe…
Usbek : Mais qu’en est-il alors de cette validation que vous m’évoquiez à l’instant ?
M. Martin : Elle est largement symbolique, sauf pour les quelques-uns à qui le parti, pour une raison ou une autre, n’aura pas offert la circonscription imperdable à laquelle a normalement droit tout membre du gouvernement.
Usbek : De sorte que, si je vous entends bien, le plus grand nombre des ministres a pour destinée de remplir aussi l’essentiel et le plus important d’un rôle de député ; tandis que le ministre à qui ce rôle de député serait refusé par les électeurs se verrait aussitôt privé, en plus, de sa responsabilité de ministre ?
M. Martin : C’est bien cela.
Usbek : Et c’est là la manière dont vous entendez lutter contre le cumul des mandats ?
M. Martin : C’est l’une des mesures, en effet.
Usbek : Vous êtes décidément un peuple bien étrange.

Christian Romain

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