« Iditenté, identité »Identité patentée, tenté ou pas tenté par l’identité ? (2) : Où l’on repositionne le débat selon la vraie question qu’on a enfin identifiée

N’incriminons pas trop vite le faux débat que nous qualifiions « de dupes » précédemment. Effectivement, il est susceptible de ne pas nous conduire au bon endroit si nous n’y prenons garde. Mais à rechercher son fondement, nous sommes parvenus à dénicher la vraie question, celle de l’ouverture qu’il nous faut maintenant explorer, non pas sous l’angle technique que nous maîtrisons mal mais sous l’angle culturel et poétique qui nous préoccupe et qui peut peut-être s’épanouir qui sait dans un programme politique d’une amplitude de vue insoupçonnée…
La question de la relation
La vraie question du débat politique est donc celle de la relation car, ainsi que le déclare Marcel Gauchet cité dans un récent article de Régis Soubrouillard sur le site de Marianne 2 : « Le métier du politique, consiste à établir en permanence une relation intelligible et intelligente entre une tradition historique et des ajustements nécessaires au sein d’une identité nationale assumée. A défaut, nous favorisons des réactions identitaires plus ou moins lucides. »
Ah ! C’est clair, ce thème n’aurait guère été politiquement correct, il aurait hérissé le poil de tous les « nationalistes soft », de tous les racistes ordinaires à l’abri de leurs confortables petits murs… Parce que c’est difficile et dangereux, une relation : il faut risquer pour l’entamer, il faut mettre son ego à l’épreuve pour la faire durer, il faut assumer les conflits en se souvenant de ce qui l’enrichit au-delà de ce qui fait problème. Il faut la décider et la choisir, une fois, deux fois, cent fois… Derrière un mur, on est tranquille rien ne bouge !
Débat vaut détour
Revenons sur le mot « ajustements » utilisé par M. Gauchet. De quelles natures doivent-être ces ajustements que d’autres écrivains, antillais, nomment « tâtonnements » ou « tremblements » ?
Il faut reconnaître que l’universalisme des valeurs proclamées par la France n’est pas spontanément compatible avec l’idée d’ouverture. « L’universalité, ce sont des valeurs particulières érigées en valeurs valables pour tous. En revanche, un pays est ouvert s’il n’érige pas ses propres valeurs en valeurs universelles mais essaye de faire la synthèse entre ses valeurs et les valeurs de l’autre. » Ces mots d’Edouard Glissant tirés d’un entretien avec Bernard Ducale pour le Figaro datant de février 2002 (« L’identité française se créolise ») n’ont évidemment rien perdu de leur actualité. La synthèse qu’il appelle de ses voeux, Glissant la nomme « créolisation » en s’appuyant sur l’identité créole antillaise construite sur « l’expérience tremblante du composite, du choc des cultures et de leurs intrications ».
Et si, au lieu du débat de contention qui fige et qui fixe derrière un mur rigide, nous ouvrions aujourd’hui le débat du « tremblement » par lequel, assumant nos fragilités, nous élargirons l’espace de notre tente ? Si nous le risquions aujourd’hui ce débat sur l’ouverture nationale qui nous permettra de demander à la France si, comme « corps culturel », elle peut assumer sans la craindre la circulation entre ses organes, de savoir si elle est capable de partager des réflexes et des perspectives avec d’autres cultures ? Ce débat pourrait-il en France devenir détour vers l’autre, échange tremblant, apport d’imprévisible dans la conviction que « changer en échangeant revient à s’enrichir au haut sens du terme et non à se perdre » et « qu’aucune culture n’est, sans le concert des autres » ?
Car Glissant affirme avec force un constat qui n’ouvre pas à débat : la culture française est enchâssée dans une créolisation mondiale (« mondialité ») qui diffère fondamentalement selon lui de la sériation et de la standardisation engendrées par la mondialisation. La culture française, de toute façon, se créolise. La belle image de la racine rhizomique définit une nouvelle identité-relation : « la racine n’est plus une fiche, an chouk, elle ne tue plus autour d’elle, elle trace (qu’on le veuille ou non, qu’on l’emmuraille ou qu’on la conditionne) à la rencontre d’autres racines avec qui elle partage le suc de la terre. »
Le détour ne peut pas être l’objet d’un programme
Tout est flou là-dedans, me direz-vous c’est de l’utopie, c’est de la poésie ! Tout en vous rappelant avec Rimbaud que « la poésie est en avant » et avec Glissant que « l’utopie est toujours le chemin qui nous manque. », je ne pourrai vous contredire : nous tâtonnons et il nous faut consentir à nous départir de nos certitudes, de notre orgueilleuse maîtrise car la route n’est ni droite, ni goudronnée et le produit de l’échange est effectivement incertain.  Si loin du discours de Dakar ou de la chanson « Ma France à moi » de Diam’s qui, à leur manière l’un et l’autre, opposent, stigmatisent, classifient, simplifient, ce produit se dessine déjà dans certaines musiques hybrides et fraternelles, dans le texte prodigieux du dernier Goncourt, dans les salles du musée du Quai Branly, dans les va-et-vient intercontinentaux prometteurs évoqués par le numéro de l’automne du magazine XXI, dans les questions fondamentales que se pose mon amie Marie du fait de son mariage mixte. Le point commun de ces fruits : leur nature complexe, l’impossibilité de les réduire à une série de causes et d’effets. Et donc de les intégrer dans un panorama dessinant les contours d’un monde stable tel que nos esprits cartésiens le conçoivent. Ce que demain sera, qui peut le dire ?
« Le métier du politique consiste à établir une relation » nous disait M. Gauchet, nous pourrions poursuivre sa phrase, le métier du politique ne consiste pas à créer ce qui doit venir. Car « la créolisation » comme ouverture à l’autre ne peut faire l’objet d’un programme, elle naît d’elle-même. Rendre la relation possible, « intelligente et intelligible », favoriser la rencontre dans tous les lieux d’éducation ou de culture où elle peut l’être, aider les citoyens à la considérer sans crainte, voilà quelle peut être la mission généreuse mais modeste du politique en la matière. « Nous devons nous habituer désormais à l’idée que nous pouvons vivre le monde sans avoir l’ambition de le prévoir ou de le régenter. »
L’autre versant du débat est celui de la bonne résistance
Le corollaire de la question de l’ouverture est celle de la résistance. A quoi faut-il s’ouvrir ? Et donc à quoi faut-il résister ? Si nous résistons au métissage, si nous nous refusons à l’accueil, si, sous couvert de débattre, nous bâtissons des murs, nous serons submergés puisqu’on le sait maintenant, les murs abritent des guerres sans merci mais se lézardent et finissent toujours par tomber. Si au contraire, nous résistons au rejet, à la crainte de ce qui vient, si nous prenons acte de la nouveauté et que, l’observant et l’appréciant à sa juste mesure, nous lui donnons sens et direction, nous nous grandirons.
Il faut en effet l’affirmer très fortement : ce sont la crispation et l’ignorance et non le partage et l’intelligence (à la fois pensée droite et compréhension mutuelle) qui créent le conflit. Les défis devant lesquels nous sommes placés sont de cet ordre. Peut-on aujourd’hui penser le monde dans d’autres termes que ceux de l’affrontement des blocs ou des idéologies, sous un autre angle que celui du choc des civilisations ?
Le chemin du détour n’est pas l’attente
La racine rhizomique se ramifie en réseaux. Le débat mesquin sur l’identité nationale qui n’est au fond que l’arbrisseau cachant une forêt luxuriante, doit céder la place à un programme politique d’ampleur internationale qui se fonderait pour être efficace sur la pratique de réseaux et l’établissement de solidarités mondiales : stabilisation de l’économie, taxation des migrations de la finance, impositions des pays pollueurs, rétablissement des revenus des matières premières des pays du sud, transfert systématique des technologies, constitution d’un réseau Nord-Sud de commerce durable et équitable, exigence d’une constitution de progrès social valable en tous lieux, opposable partout… «  Autant d’utopies dont il serait absurde de se moquer tout simplement. Il y a là de quoi donner une âme au Fonds monétaire international, à la Banque mondiale, à l’Organisation mondiale du commerce. Il y a là de quoi imaginer des institutions neuves qui vraiment regarderaient le monde. Il y a là quelques principes d’une politique pour une nation riche et privilégiée, qui de les défendre publiquement et de les étudier dans leur détail, puis de commencer à les mettre en pratique, se grandirait. » Glissant-Chamoiseau, Quand les murs tombent L’identité nationale hors la loi ?
Alors, on l’assume notre identité française verticale de sauveurs du monde, on le fait émerger ce réseau universel? ;-)
Marie-Pierre B.

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